En Suisse, de plus en plus de mères de famille décident de se lancer dans une activité indépendante, histoire de mieux concilier vie privée et ambitions personnelles. Pari gagnant?

Parler marge de rentabilité tout en allaitant, c’est possible!», lance tout de go Katell Bosser, cheffe de file des mampreneurs suisses. Des quoi? Des mampreneurs (ou mumpreneurs en «frenglish», c’est selon), contraction de maman et d’entrepreneur, soit ces mères de famille qui concilient – avec plus ou moins d’aisance – couches culottes, crise d’adolescence et études de faisabilité. Des mamans qui s’épanouissent en créant leur propre entreprise. En Suisse, le nombre de ces ambitieuses ne cesserait d’ailleurs d’augmenter. Pas étonnant, de l’avis des experts, puisque le pays figure déjà «parmi les meilleurs élèves en ce qui concerne la parité hommes-femmes chez les entrepreneurs», avance Mathias Rossi, professeur responsable de l’institut Entrepreneuriat et PME à Fribourg. «Depuis 2005, entre 40 et 50% des entrepreneurs de notre pays sont des femmes», signale-t-il encore avant d’ajouter que, selon une étude de 2015, «la moitié de ces boîtes créées par des femmes le seraient par des mères de famille».

Pas un mode de garde!

Le calcul est vite fait: un petit quart des entreprises montées en Suisse ces dernières années seraient le fait de ces fameuses mampreneurs. Mais qui sont ces femmes, qui osent mener de front contrôle de la marmaille et direction d’une petite entreprise? Et surtout, qu’est-ce qui les pousse à prendre autant de responsabilités, voire de risques? Katell Bosser, présidente de l’Association suisse des mampreneurs, met en garde contre la volonté de conceptualiser un peu trop ces patronnes en les mettant dans une même case: «Elles forment un groupe hétérogène. C’est juste 150 histoires différentes!» Au sein de l’association se croisent ainsi presque tous les domaines d’activité, de l’électricienne à la consultante financière, en passant par l’organisatrice d’intérieurs, la couturière, la médiatrice, la coachsportive, ou encore l’experte en couches lavables. Leurs motivations? «De plus en plus de femmes constituent une société après avoir eu des enfants, afin de mieux gérer la situation familiale», analyse Mattia Piccoli, responsable marketing de la plate-forme startups.ch, spécialisée en création d’entreprises en ligne.

Travailler tout en gardant un œil bienveillant sur sa progéniture, la raison d’être cardinale de ces patronnes? «C’est un gros mythe!», s’insurge aussitôt la présidente des mampreneurs suisses. «Etre entrepreneur, ce n’est pas un mode de garde! Vous ne pouvez pas diriger une entreprise en vous occupant des enfants à la maison. On arrivera peut-être à bricoler un peu les premiers mois, pendant qu’ils font de grosses siestes, mais c’est rapidement le carnage.» Katell Bosser poursuit: «Ce qui est très courant, en revanche, c’est que les femmes perdent leur poste à la naissance de leur premier enfant ou se retrouvent sur des voies de garage.»

Les mampreneurs sont alors souvent ces employées qui ont refusé cet état de fait. «Vu que leur contexte professionnel ne remplit plus leurs attentes, elles se décident à créer leur activité pour avoir des mandats et des projets à la hauteur de leurs ambitions.» Et Katell Bosser d’affirmer que ce cas de figure est le plus fréquent. Le responsable de l’institut Entrepreneuriat et PME le constate également: «Avec un âge moyen du premier accouchementqui tend à s’élever, et alors que de plus en plus de femmes ont une formation ou un diplôme et une expérience professionnelle, la réalité du marché du travail devient un puissant facteur de motivation à entreprendre. Et à prendre donc un certain contrôle sur son destin.»

D’autres se lancent aussi pour des raisons d’ordre plus intime. «Avoir un enfant rebrasse toutes nos valeurs. Je caricature, mais celle qui travaille pour un grand cigarettier peut soudain ressentir un malaise et chercher une activité plus en adéquation avec ses valeurs», illustre Katell Bosser. Une tendance qui n’est cependant pas propre aux mères de famille mais plutôt à notre époque, relève pour sa part Mathias Rossi: «En étudiant la démocratisation actuelle de l’entrepreneuriat, les chercheurs ont identifié de nouveaux modèles émergents (social, lifestyle, intérêt pour l’accomplissement de soi), avec des formes de motivation inédites.» Ou quand l’ambition fusionne avec la quête de sens… Pour autant, devenir sa propre cheffe parce qu’on a donné la vie, est-ce vraiment le bonheur dans le parc? Malheureusement, «l’écart entre la situation souhaitée et la réalité est souvent important», souligne l’expert en PME. «Surtout dans des secteurs d’activité où les relations avec les clients sont exigeantes en temps et disponibilité. Or, nous savons que les femmes entrepreneurs sont souvent actives dans les services, le commerce, les soins à la personne, toutes activités où la nécessité d’être disponibles peut se révéler extrêmement contraignante, sans que ces femmes soient forcément déchargées des tâches domestiques ou familiales.»

La solitude de la patronne

Le premier écueil est donc sans conteste le burnout, confirme Katell Bosser. «C’est un risque majeur chez les mampreneurs, parce qu’elles cumulent les risques de burnout professionnels et maternels.» La présidente de l’association veut tout de même relativiser: ce danger existe tout autant avec une maman qui travaille à 100% et court de la garderie à sa place de travail et vice versa. Pour cette mampreneur, la difficulté résiderait davantage dans la solitude liée au fait d’être sa propre patronne, «seule face à ses décisions». C’est pour cela qu’elle-même avait longtemps cherché à réseauter auprès d’autres entrepreneurs, au moment de se mettre à son propre compte en créant une agence de rédaction. La Lausannoise s’est alors retrouvée dans des univers «très masculins et très clivants»: «Il fallait vraiment avoir une image professionnelle complète. Et si l’on faisait la moindre allusion au fait qu’on était maman, on était tout à coup disqualifiées», se souvient-elle encore, un brin amère.

L’association qu’elle a fondée se veut à l’inverse un réseau tout autre, un lieu «où on peut être entrepreneur mais aussi maman et sans devoir s’en cacher». En pratique, quand elle organise une conférence ou un «Mamcafé», «il arrive qu’une mère allaite ou qu’un petit joue dans un coin. Une fois, c’est même le conférencier qui a pris un bébé qui pleurait dans ses bras pour le calmer», raconte-t-elle.

Un entourage parfois moqueur

Que dire enfin du succès, de la pérennité de ces entreprises? «Tout dépend de ce que l’on entend par succès», note-t-elle. Toutes n’ont en effet pas les mêmes ambitions, tant d’un point de vue de la renommée que des retombées économiques. Pour ce qui est de la pérennité, alors? «A la louche, disons qu’il y a un petit 10% qui s’arrêtent et reprennent une activité salariale.» Et d’ajouter: «Ce sont souvent des gens qui n’ont pas vraiment la «vocation». Devenir entrepreneur, ça ne s’invente pas!» Ce qui persiste cependant encore, c’est le regard sceptique de certains proches. «L’entourage ne comprend pas toujours très bien, ou se moque, dira qu’elle bricole dans sa cuisine. Il faut juste laisser braire et savoir ce que l’on vaut, lâche Katell Bosser. D’où l’utilité de se mettre en réseau.» Matthias Rossi admet la persistance de ces préjugés. «Il faut bien se rendre compte que la création d’entreprise est implicitement perçue comme une affaire d’homme, explique-t-il. Ainsi, l’activité entrepreneuriale de l’épouse ou de la compagne est encore souvent considérée comme accessoire, peu importante. C’est le «travail d’appoint.»

Outre leurs injustices, ces préjugés se montrent concrètement regrettables: «En Suisse aussi, les femmes entrepreneures ont toujours plus de difficulté à trouver les moyens nécessaires», note Gudrun Sander, également professeure en économie d’entreprise. «Bien que beaucoup d’études, aussi du domaine du microfinancement, montrent que les femmes sont très fiables en ce qui concerne le remboursement des dettes, les bailleurs de fonds sont plus prudents envers les femmes.» Une injustice de plus, mais qui ne semble pas (heureusement!) décourager ces mamans pleines de projets.

Témoignage

Laure, 44 ans, Neuchâtel, comptable «Je n’en pouvais juste plus! Courir de la crèche au travail, du travail à la crèche, en passant vite à la Migros avant la fermeture. J’étais épuisée, à bout de souffle. Je me sentais aussi constamment frustrée car je ne profitais plus de mes enfants. Alors quand j’ai perdu mon emploi pour raisons économiques (et ce bien que je travaillais dans une grande boîte!), j’étais écœurée.

Je me suis alors promis que je n’allais plus jamais sacrifier ma vie de famille pour mon travail. Pendant ma période de chômage, j’ai commencé à me trouver des petits mandats en gains accessoires. J’ai alors remarqué que je pouvais très bien travailler depuis la maison quand les enfants étaient à l’école. Les choses se sont mises en place petit à petit. Et quand j’ai plusieurs mandats qui se collisionnent, je me lève très tôt le matin, ou je travaille encore tard en soirée: mais je profite de ma famille tous les jours, de la sortie des cours jusqu’au coucher. Mes revenus sont très variables sur l’année, mais j’ai appris à faire des choix. Dont celui de gagner moins pour profiter plus de la vie.»

Sept règles d’or pour lancer son entreprise

Evaluez votre situation financière Toute entreprise met du temps à être rentable, parfois plusieurs années. Pouvez-vous limiter les investissements? Ou travailler encore à temps partiel quelque temps? Il est toujours mieux d’assurer ses arrières.

Faites-vous accompagner Rapprochez-vous des organismes d’accompagnement, chercher des conseils auprès de spécialistes. Plusieurs guides et autres formations pourront aussi vous aider.

Soignez votre réseau Et osez surtout parler autour de vous de ce que vous faites. Cela vous aidera à vous faire connaître et à attirer vos premiers clients.

Organisez la garde des enfants Crèche, maman de jour, grands-parents… Il faudra trouver une solution de garde pour vous assurer de pouvoir vraiment travailler!

Soyez flexible! Etre indépendante signifie plus de souplesse dans vos horaires – dans un sens comme dans l’autre!

Apprenez à déléguer Il y a des choses que vous savez faire, d’autres pas, c’est normal. Ne vous obstinez pas, mais choisissez des personnes fiables à qui confier ce que vous ne pouvez pas faire. Gérer une entreprise, c’est aussi gérer ses compétences avec réalisme!

Entourez-vous! On peut se sentir bien seul quand on crée son entreprise. Pourquoi ne pas vous louer une place dans un espace de coworking? Vous en apprendrez des tonnes sur les trucs et astuces administratifs en vous préparant un café… Le contact avec d’autres indépendants est primordial en cette période de gestation!

Publié le 28 Août 2017 par  Anne-Sylvie Sprenger
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